Du courage nécessaire pour se libérer

Le nouveau film de Dominique Margot explose les limites du genre du film documentaire. Avec Looking like my Mother, elle signe un film profondément sincère sur sa vie avec une mère maniaco-dépressive. La production a été soutenue par le Pour-cent culturel Migros.

Auteur: 1 aout 2016, Katharina Nill

«Il a fallu de nombreuses années pour que je comprenne que ma mère était malade et que j’apprenne à nommer ma peur: devenir malade comme elle. Inévitablement, son histoire est aussi la mienne. Et je dois regarder le passé pour comprendre…» C’est ainsi que commence le film de Dominique Margot, dans lequel elle marche sur les traces de sa mère maniaco-dépressive qui est décédée entre-temps. La première en Suisse de Looking like my Mother a eu lieu récemment dans le cadre des Visions du Réel à Nyon. Le film sera dans les salles suisses à partir de fin septembre. Margot, qui vit à Zurich et en France, se trouve actuellement à Tokyo, première étape du périple japonais d’un mois qu’elle a entrepris avec sa fille, âgée de 23 ans. «C’est la première fois depuis trois ans, depuis le début du projet de film, que j’ai du temps pour souffler et mettre de l’ordre dans mes idées», raconte Margot au téléphone-vidéo. «Le film a été un processus intense qui a largement dépassé le domaine professionnel.»

Son film le plus personnel

On ne doute pas une seconde des dires de cette femme sympathique aux boucles dorées. Il s’agit d’un film intime qui dépasse de beaucoup le niveau d’observation objective du documentaire classique. L’opératrice, réalisatrice et auteure s’approprie le sujet de la dépression. Par le biais de son propre univers émotionnel, ses peurs et ses espoirs, elle explore l’univers dans lequel grandi un enfant qui vit avec sa mère malade. «Dès le début je savais que je voulais et que je pouvais traiter le sujet uniquement à partir de ma position personnelle, de ma subjectivité impactée. Mon idée d’origine était de rester totalement en retrait, mais dans la salle de montage cela s’est avéré impossible.»

Dans son film, Margot mélange des extraits de films de famille avec des scènes reconstituées, dans lesquelles des figurants incarnent la mère à deux âges différents, le jeune père et Margot enfant. La réalisatrice rend visite à des personnes importantes pour sa mère, montre des photographies privées et historiques, utilise même la technique d’animation. Avec audace et talent elle entrelace ces composants avec des éléments imaginaires, telle la quiche cramée qui s’envole au ralenti par la fenêtre de l’appartement. On assiste à une oscillation permanente entre souvenirs, imaginations et présent. «Pour moi, tant que le film transporte une vérité, les limites entre film documentaire et film de fiction peuvent s’estomper. Je trouve ce jeu de confusion entre fiction et réalité très justifié quand on traite un thème aussi subjectif que la perception: Car, combien de vérité les souvenirs peuvent-ils réclamer? Et jusqu’à quel point cette revendication peut–elle être définitive?»

Le spectateur apprend que, dans les années 80, Margot est photographe à Paris où elle rencontre le cirque rock français Archaos lors d’un reportage photo. Elle s’y trouve une place en tant qu’artiste visuelle et vidéaste. «Ce n’est qu’après le cirque que j’ai intégré l’école de cinéma à Zurich.» Pour son film de fin d’études elle avait déjà obtenu un soutien du Pour-cent culturel Migros. Looking like my Mother a reçu l’ aide à la postproduction du Pour-cent culturel Migros à hauteur de 40 000 francs. «Cet argent a été très important car après la production, nous avons eu un énorme trou budgétaire. La reconstruction de l’appartement de Schwamending avec un décor des années 60 a avalé un important budget. Le soutien est arrivé au bon moment. Il nous a permis de travailler de façon professionnelle sur le son et la finition du film.»

Destin suisse, destin de femme

Looking like my Mother est son troisième film en tant que réalisatrice après les documentaires La longueur et la largeur du ciel (1998) sur un artiste circassien atteint de la maladie des os de verre et Toumast – Zwischen Gitarre und Kalaschnikow (Toumast – Entre guitare et kalachnikov) (2010) sur un musicien issu du peuple nomade rebelle des touarègues. Ses trois films montrent des destins individuels avec en toile de fond de grands bouleversements sociétaux. Dans le film actuel ce n’est pas seulement la dépression mais aussi la biographie de la mère qui est un exemple de ce que Margot appelle «la vie des petits gens». «Je voulais dédier un film à cette femme relativement normale, banale. Ma motivation était d’induire une meilleure compréhension de ces personnes.» Le destin de la mère de Margot est à l’image de ceux de beaucoup de femmes suisses de cette époque, il raconte un morceau de l’histoire suisse. «Cela donne le droit au film d’exister au-delà de son propre destin familial.»

La mère de Margot, Margrit, grandit à Adelboden, entourée de montagnes aussi majestueuses qu’oppressantes et d’hommes qui peuvent toujours se permettre plus que le sexe «faible». Elle est éduquée de manière paysanne, religieuse, dogmatique et stricte. En 1950, elle suit son «envie de liberté et d’indépendance», prend la décision courageuse d’émigrer en Amérique où elle devient secrétaire en chef. Quatre ans plus tard, elle rentre pour des raisons toujours inconnues, rencontre son futur mari, tombe enceinte de Dominique et s’installe dans la banlieue zurichoise. A l’époque, compte tenu du salaire plus que suffisant de son mari, il eut été inconvenant d’aller travailler. Plus tard, la dépression se déclencha. «Le film est à maints égards un hommage à cette génération de femmes: l’envie de liberté qui n’aboutit pas, l’enlisement dans la petite bourgeoisie. Combien d’autres femmes fortes de l’époque ont vu leur destin entravé, rétréci par leur propre conscience et leur éducation?»

Interaction entre famille, temps et réconciliation

C’est de façon intime et tendre, parfois dérangeante et inquiétante, que Margot véhicule son impuissance enfantine, sa colère, sa rébellion d’ado des années 80 et sa compréhension tardive du courage de sa mère d’avoir pourtant continué à vivre. A l’aide des biographies de ces trois individus qui appartiennent à la même famille, on peut voir la nature des processus individuels et familiaux, leur fonctionnement et on comprend qu’une évolution nécessite du temps. Looking like my Mother est donc aussi un film sur la parenté, la famille et les générations. «Tout le film a fondamentalement contribué à la réconciliation avec ma mère», dit Margot. «Et ce processus a bien évidemment changé la relation avec ma fille.»

Avec ce film, Margot voulait rompre la transmission. Transmission? «Lorsqu’on a soi-même des enfants, il faut se poser complètement différemment la question de ce que l’on transmet de façon génétique, biologique, mais aussi dans les schémas comportementaux. Bien sûr, je ne peux pas contrôler ce que je transmets – mais j’ai au moins la possibilité de réfléchir sur mes schémas comportementaux.» Les femmes sont deux fois plus souvent touchées par la dépression que les hommes. «Aujourd’hui, nous avons beaucoup plus d’outils pour intervenir dans les processus biochimiques et pour contrôler la maladie, mais les cas de maladies augmenteront et auront aussi des conséquences économiques à cause des arrêts de travail. Je pense que la société doit enfin se demander comment elle peut maintenir des envies et comment elle peut devenir, dans tous les domaines, plus juste pour les femmes.»

Le film n’a pas banni la peur d’avoir hérité d’une tendance à la dépression. Mais elle est nommée. «Je pense qu’en lui seul l’acte de nommer peut être très salutaire», dit Margot. La voix-off du film, qui exprime les pensées de Margot, dit dans les dernières phrases: «Maintenant qu’elle était morte, j’ai ressenti une immense tendresse pour elle. Un amour maternel tardif.» Puis commence une chanson de SoKo: «So let's love fully / And let's love loud / Let's love now / 'Cause soon enough we'll die …» Tout contradictoire que cela puisse paraître, au bout du compte, Margot a créé à la fois un film sur la dépression et sur l’envie de vivre.


Sortie en salle: 29 septembre 2016 au cinéma Houdini, Zurich
Le site web du film
Le soutien du Pour-cent culturel Migros

Dominique Margot, réalisatrice et narratrice du film Looking like my Mother. (Image: Mark Luscombe-Whyte) Dominique Margot, réalisatrice et narratrice du film Looking like my Mother. (Image: Mark Luscombe-Whyte)
L’affiche du film qui sortira dans les salles suisses à la fin du mois de septembre. (Image: maximage) L’affiche du film qui sortira dans les salles suisses à la fin du mois de septembre. (Image: maximage)
La mère de Margot, aujourd’hui décédée, pivot du film, est incarnée par une figurante… (Image: maximage) La mère de Margot, aujourd’hui décédée, pivot du film, est incarnée par une figurante… (Image: maximage)
…tout comme Dominique Margot dans son rôle d’enfant. …tout comme Dominique Margot dans son rôle d’enfant.
A cause de la maladie de la mère, elle apprend tôt à s’occuper d’elle-même. (Image: maximage) A cause de la maladie de la mère, elle apprend tôt à s’occuper d’elle-même. (Image: maximage)